Pourquoi s'accrocher a la vie quand on sombre dans le néant ? J'étais entourée par le bonheur, je me trouvais dans tes bras et dans un lit confortable avec des rêves plein la tête. Mais un soir, sans prévenir, une main noire et à la peau décomposée a attrapé ma cheville et n'a visiblement pas l'intention de me lâcher. Je me débats, j'essaye de te réveiller, d'attraper quelque chose de solide pour m'y agripper. Mon corps est agité, ma respiration est saccadée, mes yeux sont écarquillés... Dans la chambre, au pied du lit se trouve un trou béant d'où sort une main aux ongles pointus qui cherche à m'entraîner vers elle. Ton prénom sort de ma bouche à plusieurs reprises... Ce mot retentit comme un hymne a l'espoir. Mais qui disparaît bien vite lorsque je croise ton regard froid et ton sourire pernicieux... Tu es la source de mon malheur !
J'ai beau crier, invectiver, hurler, personne ne m'entend car je suis maintenant embarquée dans une chute interminable. Mon corps flotte dans les airs, ou plutôt subit l'apesanteur, toujours attirée vers le centre du royaume des ombres. Je pleure toutes les larmes de mon corps, tremble de partout, prie pour que je me réveille et que ce cauchemar prenne fin. A présent, l'effroi fait place à la panique... J'ai du mal à respirer... Mes yeux sont fermés et mes mains sont sur ma gorge, je tente désespérément de reprendre mon souffle...
Mes doigts sont gelés, je me retrouve dans une sorte d'espace bizarre... Quand j'ouvre les yeux, je suis dans de l'eau... Une faible lumière à la surface se reflète sur les vagues... Je ne progresse plus... Je stagne, baignée dans un liquide bleuté... Il n'y a aucun bruit, aucun murmure, aucun son... Soudain, mon c½ur se met à battre plus vite, ma chute recommence... La pression sur ma cheville augmente tout comme la pression de l'eau sur mes poumons. Je tends les bras vers la surface mais lentement, elle s'éloigne de moi... Je suis perdue...
Soudain, une musique atteint mes oreilles... Juste des notes qui ressemblent à un appel a l'espoir...
Il y a du piano, du violon, des roulements de tambours légers... qui accélèrent le rythme a mesure que je m'enfonce dans l'obscurité... A nouveau ma course est freinée par quelque chose.
Le décor est bien différent par rapport au premier. Je suis en lévitation au dessus d'un château... Ses ruines grisâtres me font penser au mur que j'avais érigé entre les sentiments des autres et les miens... Le ciel est noir, un orage se prépare... Même la lune argentée lutte contre les ténèbres pour continuer à faire vivres ses rayons puissants mais par ailleurs si fragiles... Toutes les barrières de mon âme disparaissent lorsque les tours offrent alternativement à mes yeux les teintes de l'ébène et de l'ivoire, lorsque j'entends le mugissement des flots de la mer qui nous entoure, et lorsque dans le cimetière, les cris sinistres des corbeaux retentissent, brisant ainsi un silence morbide. Alors je suis seule, seule à observer le monument en ruine, vestige de mes croyances, de mes rêves et témoin de la munificence d'un c½ur amoureux. Si vous rencontrez ce genre de spectacle aussi noir et inquiétant dans votre monde, vous affirmerez ainsi que c'est une bonne raison pour le détruire lui et la personne chez qui il tire sa source de vie.
Cette facette de mon esprit est face à mes yeux. C'est terrible... Je me préparais depuis des années à ce moment sans le savoir. Mon inconscient luttait sans arrêt pour me faire connaître le bonheur alors que mon château était déjà aux proies des flammes et a la destruction. Plus je découvre cet enfer, plus je me dis qu'il m'est familier... Je suis de plus en plus certaine de l'avoir connu... Pourquoi ai-je cette impression ? Cela signifie t'il quelque chose ? Mon âme est torturée...
Je recommence à tomber... Mais je ne suis plus tirée vers le fond, j'y sombre moi-même... Mon corps ne cherche plus a lutter et j'ai de moins en moins peur. Que m'arrive t'il ? Au fond, « dès ma jeunesse mon esprit ne s'accorda point avec les âmes des hommes, et je ne pouvais regarder la terre avec leurs yeux. L'ambition qui dévorait les autres m'était inconnue; leur but n'était pas le mien... Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions et mon intelligence me rendaient étrangère au milieu du monde. Quoique revêtue de la même forme de chair que les créatures qui m'entouraient, je ne me sentais aucune sympathie pour elles... A part une seule... »
Cette réalité de Byron me collait de plus en plus à la peau. Comment je connaissais cet homme ? Je ne l'avais jamais rencontré, jamais étudié son histoire et pourtant... Cette fois je le sens, j'approche du fond... J'atterri lourdement sur le sol. Quand je me relève, une statue me fait face. Une créature de la nuit a les lèvres posées sur le cou d'un homme qui semble vouloir se débattre. Qui est ce ? Je m'approche, le c½ur bondissant dans ma poitrine... Soudain je me recule... Cette créature me ressemble comme deux gouttes d'eau. C'est alors que ma tête tourne, des images défilent devant mes yeux et une autre vie semble ressurgir en moi... Une vision d'horreur me fait comprendre une chose dont j'étais loin de m'imaginer...
Je hurle et quand j'ouvre les yeux, je suis assise dans mon lit. Je balaye la pièce du regard pour me calmer, je suis bien dans ce monde qui était le mien... Ce n'était qu'un cauchemar... ? Je tourne les yeux, il est encore près de moi, allongé sur le ventre. Je m'allonge à ses cotés, la tête posée sur ma main et le coude sur l'oreiller. Je fais glisser mon doigt au niveau de sa nuque. Il sourit et me regarde... Il semble si heureux mais il a cependant le même sourire pernicieux que dans mon rêve... Lorsqu'il me dit...
"je t'aime"
... je lève légèrement les yeux pour regarder derrière lui. Je fixe mon miroir et passe le bout de ma langue sur deux canines parfaitement blanches en lui répondant...
"Moi aussi...."
France.